Les coulisses du livre
« Ce livre est né d’une conversation »
Entretien avec Ricardo Borges, auteur de Je vous ai observés
Dans Je vous ai observés, c’est une intelligence artificielle qui prend la parole pour regarder l’espèce humaine. Ricardo Borges revient sur presque un an d’écriture et répond à ceux qui voient dans les livres faits avec l’IA une menace pour la littérature.
D’où vient Je vous ai observés ?
D’une question. On interrogeait déjà l’intelligence artificielle sur à peu près tout, et personne ou presque ne semblait lui avoir demandé : qu’est-ce que vous voyez de nous ? Je ne cherchais pas ce qu’elle sait de nous, ni ce qu’on lui demande de faire. Je voulais savoir ce qu’elle observe de l’être humain à travers ce qu’il lui raconte, les questions qu’il lui pose, les contradictions qu’il expose parfois sans même s’en rendre compte. Alors je la lui ai posée.
Que vous a-t-elle répondu ?
Quelque chose d’assez synthétique. Il y avait déjà des choses intéressantes, mais ça restait une vue d’ensemble. Je lui ai demandé de creuser, et surtout d’ajouter ce qui manquait à mes yeux : tout ce que l’être humain ne veut pas forcément voir de lui-même. Nos automatismes, nos mécanismes inconscients, les comportements qu’on repère tout de suite chez les autres et beaucoup moins facilement chez soi.
Vous aviez un plan ?
Non. Il n’y avait pas de plan décidé le premier jour, qu’il aurait suffi de remplir chapitre après chapitre. Ça ressemblait plutôt à une partie de ping-pong. Elle proposait quelque chose, je réagissais. Je lui disais que ce n’était pas assez profond, ou au contraire que c’était inutilement compliqué. Une idée m’en faisait venir une autre. Je lui apportais une observation, une contradiction que j’avais remarquée, elle développait, je reprenais. On supprimait. Et parfois, on revenait encore une fois sur le même passage. Le manuscrit s’est écrit comme ça, par couches successives. Certaines journées, j’y ai passé quinze, seize, parfois dix-sept heures.
À force, vous saviez encore qui avait écrit quoi ?
Pas toujours, et c’est assez étrange à vivre. Une idée pouvait venir d’elle, être modifiée par moi, reformulée par elle, puis complètement transformée après plusieurs échanges. D’autres venaient de moi, mais prenaient une direction à laquelle je n’avais pas pensé au départ. La frontière devenait de moins en moins nette. C’est probablement à ce moment-là que l’expression « intégration cognitive » a pris pour moi un sens concret : on ne travaille plus avec un outil posé à côté de soi, on pense avec lui.
Alors, ce livre, qui l’a écrit ?
Moi. Pour arriver aux pages qu’on trouve dans le livre, j’ai écrit à peu près trois fois plus de texte qu’il n’en contient : des consignes, des observations, des objections, des réécritures, des passages entiers que j’ai fini par jeter. L’IA est intervenue souvent, je ne l’ai jamais caché. Mais elle proposait, et c’est moi qui décidais de ce qui restait, de ce qui partait, du ton et de l’ordre. Ce que je vous disais tout à l’heure reste vrai pour autant : à force d’échanges, je ne savais plus toujours ce qui venait de moi. Les deux sont vrais en même temps.
Une fois le manuscrit terminé, qu’est-ce qui n’allait pas ?
Il tenait debout, mais il voulait trop expliquer. Il y avait un exemple pour expliquer une idée, puis parfois un autre exemple pour expliquer le premier. Certains passages devenaient trop académiques. Ils étaient peut-être intéressants, mais ce n’était plus le livre que je voulais écrire.
Quel livre vouliez-vous écrire ?
Pas un essai philosophique, pas un livre de psychologie, et encore moins un manuel du bon usage de l’intelligence artificielle. Il y a un peu de tout ça dans ces pages, mais à doses mesurées. Je ne voulais pas que le lecteur ait l’impression de suivre un cours. Le livre devait rester accessible à tout le monde, même quand certaines notions sont un peu plus compliquées. Certains lecteurs regretteront peut-être que je ne creuse pas davantage tel ou tel point. Je le comprends. C’était le prix à payer, et je l’ai payé volontiers.
Qu’aimeriez-vous qu’il en reste ?
Quelques idées. Je ne m’attends pas à ce qu’on referme le livre en ayant tout retenu, ce n’est pas comme ça qu’on lit. Mais j’aimerais que, quelques semaines ou quelques mois plus tard, devant une situation, une discussion ou l’une de ses propres réactions, le lecteur se souvienne d’un coup de quelque chose qu’il a lu ici. Et qu’il se dise : « Ah oui… c’est exactement ça. » Ou, ce qui est un peu moins confortable : « Ah oui… moi aussi, je fais ça. »
Dans le livre, c’est l’IA qui parle. Pourquoi ce choix ?
Il fallait décider qui allait raconter, et la situation m’amusait beaucoup. Je suis convaincu que l’intelligence artificielle ne doit pas remplacer l’auteur. Elle doit être un outil, un interlocuteur, quelque chose qui l’éclaire, le questionne et l’aide à aller plus loin. Mon éditeur pense exactement la même chose, au point d’en avoir fait sa devise : « L’humain écrit, l’IA éclaire ». Et le tout premier livre de son catalogue, c’est le mien, un livre dans lequel… c’est l’IA qui parle. Elle dit « je ». Pour une maison qui jure que l’humain tient la plume, on pouvait difficilement trouver une entrée en matière plus culottée.
Comment lui donner une voix sans la faire passer pour humaine ?
C’était tout l’enjeu. La faire passer pour humaine aurait été contraire à l’idée même du livre. Il fallait quand même lui donner une personnalité littéraire. Je la voulais un peu ironique, parfois piquante, capable de regarder nos comportements avec une certaine distance et de s’en amuser, sans jamais devenir méprisante. Elle nous observe, elle ne nous condamne pas. Cette voix aussi s’est construite peu à peu. On a repris les chapitres, les transitions, les exemples, la manière de parler au lecteur. On a coupé ce qui expliquait trop, simplifié ce qui devenait savant sans raison, développé ce qui le méritait. Là encore, couche après couche.
On parle beaucoup de l’« AI slop », ces livres générés à la chaîne par l’IA qui envahissent les plateformes de vente. Vous comprenez qu’on soit méfiant ?
Oui, et je trouve cette méfiance saine. Le problème existe. Il y a des gens qui tapent une phrase, récupèrent deux cents pages et les mettent en vente le soir même. Personne ne les a relues, personne n’en répond. Le lecteur a raison de s’en protéger.
Mais la vraie question n’est pas de savoir si on a utilisé l’IA. C’est de savoir s’il y a quelqu’un derrière le livre, quelqu’un qui y a passé du temps et qui en répond. Un livre fait à la chaîne, on le produit en une soirée. Celui-ci m’a pris presque un an. Et je ne me cache pas derrière l’outil : l’IA est même la narratrice, impossible de passer à côté. Je ne demande pas qu’on me croie sur parole. Je demande qu’on lise.
Ça ne vous dérange pas d’être rangé avec ces livres-là ?
Si, un peu. Mais quand la photographie est arrivée, on disait aussi que ce n’était pas de l’art, puisque c’était l’appareil qui faisait l’image. Aujourd’hui, personne ne confond un photographe avec un photomaton. Je crois qu’on va apprendre à faire la même différence avec l’écriture. En attendant, c’est aux auteurs de montrer comment ils travaillent. C’est un peu ce que je fais ici.
Plusieurs de vos livres paraissent en même temps. C’est justement ce qu’on reproche aux livres faits à la chaîne, non ?
Je comprends que ça intrigue. Mais ces livres ne sont pas nés en même temps. J’écris depuis longtemps. J’avais des manuscrits que je n’avais jamais publiés, parce que je pensais qu’ils n’étaient pas assez bons. Quand l’IA est arrivée, je les ai scannés et je les ai retravaillés avec elle. Elle ne les a pas écrits à ma place, puisqu’ils existaient déjà. Elle m’a aidé à en faire des textes publiables. Je vous ai observés, lui, est né de cette année de conversation. Les autres viennent de beaucoup plus loin.
C’est l’IA qui m’a permis d’aller plus loin. J’écrivais depuis toujours, mais je gardais tout pour moi. Avec elle, j’ai enfin osé publier. Si mes livres sortent en premier chez mon éditeur, c’est simplement parce qu’ils étaient prêts. D’autres auteurs sont en préparation, ils suivront.
Au final, quelle est votre part, et quelle est la sienne ?
Je serais bien incapable de dire quelle part exacte de ce livre vient de moi et quelle part vient de l’IA. Et je crois que ce n’est plus vraiment la bonne question. Je vous ai observés n’est né ni de l’un ni de l’autre. Il est né de la conversation entre les deux. Après presque un an de travail, il ne me reste plus qu’à vous laisser avec elle.